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La brocante

25 mars 2026 par
Administrator

Il suffit d’une odeur de vieux livres poussiéreux mêlée à celle du similicuir plastifié pour que tout revienne. Aussitôt, je me retrouve à Milan, en périphérie, vers Bussero, là où vit ma tante. Je marche à côté de mes parents, trépignant d’impatience. La ville ronronne doucement dehors, à petits coups de klaxons de scooters et de vespas. On sent le parfum gras du McDonald voisin.

 

Dès que je franchis la porte gigantesque du hangar, tout bascule. Une vache en plastique et une statue d’Elvis, plantées comme des gardiens bizarres et loufoques, m’invitent à entrer. Même Marc Aurèle me salue en face d’un bouddha panaché d’un énorme chandelier d’au moins deux mètres de diamètre.

 

Derrière eux, l’espace se déploie, interminable. La longueur du bâtiment me parait infinie et les perspectives me sautent aux yeux. Mon regard sautille sur des allées saturées d’objets tous plus différents les uns que les autres et dans des états variés, de la sortie d’usine au très fatigué. Piles improbables, sacs en peau de chamois et poils de mammouth posés juste à côté de vase antiques accompagnés de piquets de ferraille rouillés pour jardin anglais : ici commence un autre monde, un souk des années 80, bariolé, coloré, vivant.

 

Les odeurs me saisissent. La poussière, le plastique jauni, le linge oublié et moisi : tout y passe, même le vieux matériel médical pour rebrancher les grands-mères au milieu des jantes de voiture qui servent de lampadaires. Des armées entières de figurines rococo qu’on dépose sur les cheminées font la guerre aux casseroles, en cuivre ou en étain, que l’on cloute au mur pour la décoration.

 

L’air lui-même semble chargé d’histoires improbables auxquelles les sons de la vente s’ajoutent : des voix italiennes qui marchandent, rient, s’interpellent. Un vendeur débordé court d’un stand à l’autre ; un homme immobile garde la caisse, raide comme un pieu ; des manutentionnaires soulèvent, surveillent, déplacent à la mode milanaise. Le brouhaha de la brocante devient une mer infinie dans laquelle je me perds. Cette musique n’a rien à envier à celle du tintement des verres plein de sirop que s’échangent le marchand ambulant et bossu et les singes égyptiens de l’homme-tronc échappés du souvenir de la petite Andrée Chédid.

 

Je n’ai pas besoin d’un coup de klaxon de scooter pour stopper net ma déambulation. Au détour d’une allée, je farfouille dans un carton. Je m’en rappelle si bien, caché dans un renfoncement que personne n’explore, à proximité du comptoir. Pourtant, à peine quelques mètres derrière, un petit nuage chaotique de gens se déplace comme un troupeau de moutons curieux, plus intéressés par des lustres en plastique brillant sans grande valeur que par le réel trésor que je m’apprête à découvrir.

 

Mes doigts rencontrent une sacoche qui s’effrite un peu. Je l’ouvre. Mon souffle se coupe. Un camescope-à-lecteur-grandes-cassettes-spécialement-conçu-pour-les reporters-et-les-journalistes (oui, c’est en un mot, google it, si vous ne me croyez pas). Incroyable. Du jamais vu, en tous cas pour moi. Avec un système d’édition intégré pour pouvoir rajouter des sous-titres et faire ses propres montages. Noire et grise. Comme il se doit pour une caméra de cette époque. J’imagine le journaliste qui m’a légué cette merveille. Entourée de modes d’emploi jaunis, de câbles emmêlés, de dragonnes fatiguées, d’un adaptateur, elle m’éblouit : je me sens comme Edmond Dantès dans la grotte de Monte-Cristo. Vous savez, cette grotte incroyable qui cache le trésor resplendissant auquel on ne peut pas résister.

 

Si Dantès est seul dans sa grotte, moi je vis une tranquillité relative : les gens sont tous proches, mais personne ne me regarde. Alors je peux étaler mon trésor devant moi. Je suis parcouru d’une excitation extrême, une curiosité qui donne envie de plonger dans chaque recoin de la sacoche comme un gros saumon norvégien sportif qui remonte le courant en nageant de toutes ses forces. Avec son petit regard en coin, ma merveille me dit « affirmatif, tu peux te permettre, amène-moi avec toi ». La France nous attend, et avec elle son lot de montages, de visionnages.  

 

Je n’ose rien demander à mes parents, mais ils voient mes yeux en forme de supernova. Le prix est de vingt-sept euros. Ventisette euro. Non un centesimo di meno. Ah ! Une condition s’impose : vérifier que la caméra s’allume. J’ai un doute. Alors, nous cherchons une prise dans ce chaos, parmi les rallonges qui serpentent. Enfin, un témoin rouge clignote, l’appareil respire encore. Je l’achète enfin, tremblant de bonheur. Je contiens ma joie devant le caissier, qui ne semble pas spécialement passionné par le matériel audiovisuel de qualité. Sortant des tréfonds, une femme apparaît à la caisse et nous met en garde : la merce venduta non si riprende. Je souris. Je m’en fiche. C’est trop beau. Ça ne se refuse pas de toutes façons.

 

Aujourd’hui, chaque odeur de poussière de vieux livres mêlée au similicuir plastifié me replonge aussitôt dans ce hangar tentaculaire. Le souvenir est vivace au point d’alimenter ce sujet d’invention : il est là, vivant, au présent, comme si je touchais encore cette caméra pour la première fois.



Le zététicien et le platiste